Le Rehazenter, à Neudorf Weimerskirch, accueille jusqu'au 12 décembre une rétrospective des œuvres d'Eva Fayaud Roër.
Les tableaux de l'artiste ont magistralement trouvé leur place dans cet immense couloir dont les murs de béton répondent avec une discrétion sourde aux couleurs affirmées des œuvres. Les tableaux s'entendent entre eux, les formes picturales et les couleurs s'accordent ou se repoussent, dialoguant entre elles, obligeant le visiteur à discipliner son regard. S'affranchissant des impératifs chronologiques, la disposition des œuvres n'est conditionnée que par l'espace offert par la galerie.
Les animaux sont une constante, les couleurs vives aussi. C'est la "marque de fabrique" de cette artiste inclassable qui, bien qu'elle ait appris le dessin académique durant son adolescence, ne se réclame d'aucune école. Son œuvre ne ressemble à aucune autre.
L'inspiration d'Eva Fayaud Roër ne peut être qu'exclusivement personnelle car son geste pictural est issu d'un puissant mouvement intérieur, soumis à l'impératif d'une force qui la guide et la dépasse. Elle surgit des profondeurs de l'inconscient de l'artiste dont le corps, le bras, le poignet et finalement la pince des doigts, agissent comme des instruments au service d'un besoin impérieux et encore inconnu.
Soudain, les formes sont là, archaïques, primitives, quelquefois figuratives. La composition donne à voir des hiérarchies personnelles, les couleurs claquent dans un flot d'émotions, dépassant la recherche esthétique.
Prenant du recul avec son tableau, Eva découvre ce qui s'imprime sous ses yeux au fur et à mesure de la progression de la peinture. Elle fait connaissance avec l'œuvre à laquelle elle est en train de donner naissance. Parfois, dans un second temps, elle comprend que son tableau met en scène un souvenir, amène une sensation à la conscience. "C'est après la réalisation du tableau que je sais de quoi il parle" dit-elle.
A moins que l'inspiration ne soit activée par des événements extérieurs, par la vision de photographies qui agissent sur l'artiste peintre, l'obligeant à se mettre face à la toile, à la couvrir de la couleur de l'émotion qui l'a étreinte et à lui donner forme.
"SOLITUDE" évoque une union qui se termine, la forme masculine s'éloignant d'une femme qui virevolte tenant dans ses bras, un nouveau-né emmailloté encore relié par le cordon ombilical. Le tableau est triste et lumineux à la fois.
"ROSA" attire l'œil du visiteur tant par sa taille que par sa couleur séduisante. A y regarder de plus près, on découvre une espèce de château-fort moyenâgeux à l'arrière- plan. Le tableau devient alors inquiétant, constellé d'insectes et d'embryons de monstres figurant une décharge. Une touche de verdure, une maison de gnomes dans la forêt profonde, achève de plonger le spectateur dans un abîme de paradoxes. "ROSA" en devient presque obscène tant la douceur de la couleur s'oppose la violence du thème.
33 tableaux sont exposés dans la galerie d'accueil du Rehazenter.
Le visiteur est invité à les contempler dans la sérénité du lieu qui les accueille, sans chercher à les comprendre ou à les expliquer. Il aura le rare privilège de laisser son intellect au vestiaire pour accorder foi à la réalité de ses émotions. Il suffira qu'il s'autorise à entrer en résonance avec les tableaux, à les laisser vibrer et à être le témoin de ce qu'ils suscitent en lui.
Béatrice Martin
Analyste jungienne www.agl.education